Discours du Dr Xavier Emmanuelli
Je vous remercie d’être venus aussi nombreux à cette séance fondatrice du projet « les transmetteurs ».
Cette Association loi 1901 a pour objet de mobiliser les médecins retraités pour constituer en quelque sorte, une réserve civile et compétente pour venir en appui des structures et des institutions qui ne manqueront pas d’être débordées en cas de crise.
Mais nous avons pensé également que ces médecins par leur savoir et leurs compétences pourraient se révéler des auxiliaires précieux dans l’information voire la formation des personnes amenées à travailler auprès des plus fragiles.
LA CRISE UNE SITUATION D’EXCEPTION ?
Nous allons donc vous présenter deux champs d’action dans lesquels les médecins retraités par leur connaissance et leur expérience peuvent être des éléments essentiels dans une démarche civique et opérationnelle.
Il s’agit :
Des situations de crises sanitaires et sociales les deux étant désormais liés,
Des situations hors crise ou plus exactement d’intercrise.
Ce terme d’intercrise nous a semblé adéquat pour qualifier l’état de nos institutions qui depuis quelque temps ont à s’ajuster et à réagir, confrontées à des crises successives :
Crise du sang contaminé, crise du SRAS, de la vache folle, du chikungunya, crise de la canicule, du grand froid, crise des banlieues, du TSUNAMI, de l’Indonésie…
Il est nécessaire que notre Société trouve des référents communs, des valeurs et des auxiliaires pour faire face à cette intercrise que l’on peut qualifier de crise molle, par opposition à la crise aigue qui déstabilise le socle de nos pratiques et qui met nos institutions sous tension voire dans la perspective de la grippe aviaire, risque carrément de les déborder.
Nous allons présenter ce matin un exemple de crise dangereuse dans laquelle les médecins retraités pourraient avoir un rôle très important d’appui.
Le statut de ces médecins qui travaillent avec les institutions médicales et sanitaires reste encore à définir. Il faut qu’au bout du compte il leur soit assuré trois fondamentaux :
Un statut
Une assurance professionn
Une rémunération
Nous n’en sommes pas encore là, mais le Ministère de la Santé y travaille. Notre association par sa réflexion, peut constituer une manière de lobbying auprès des services et des politiques pour faire valoir le bien fondé de notre travail.
Le fait que nous tenions notre réunion au Ministère de la Santé en présence du Ministre de la Santé Xavier BERTRAND et du Président du Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins de la Ville de Paris le Docteur Denis ROUGEMONT, montre l’intérêt de nos tutelles pour les réflexions que nous allons mener.
Avant de présenter un exemple de grande crise sanitaire dans laquelle les médecins retraités auraient à intervenir par trois conférenciers qui vont l’aborder sous 3 angles différents.
Pour la logique de la présentation, je vais commencer par l’Intercrise, et comment on peut la combattre par une meilleure formation :
Le titre de ma communication est :
Le médecin retraité, son rôle possible dans l’intercrise, peut-il transmettre ses valeurs et son éthique pour former les personnels qui pourraient être dédiés au service de la personne.
On déplore souvent que notre Société soit, paraît-il devenue plus dure, plus égoïste, et régie surtout par des contraintes techniques, économiques et administratives, orientée vers la seule performance et la production et qu’en conséquence le lien social tout chargé de sens d’échange et de valeurs en devienne amoindri. L’individu au bout du compte, se retrouvant, en quelque sorte, broyé par les impératifs gestionnaires.
C’est ce que disent souvent les soignants, en particulier les médecins qui sont avant tout des humanistes et se sentent directement concernés par ces évolutions.
La mission du médecin, est il besoin de le rappeler, consiste à soulager les souffrances physiques et morales des personnes fragilisées par leur mal. Il se doit d’accompagner du mieux possible avec toute son empathie, voire sa compassion, les malades qui lui sont confiés. Mais souvent, les contraintes qui lui sont de plus en plus imposées rendent pénibles ses pratiques et l’éloignent de sa spontanéité, de sa créativité médicale de son intuition médicale.
Les professionnels de notre génération ont eu la chance de pratiquer notre art avant que cette évolution ne dérive vers ce que l’on connaît maintenant.
Notre savoir a été acquis certes dans des enseignements universitaires post-universitaires, dans des laboratoires ou des hôpitaux, mais ce sont également des maîtres qui nous ont transmis, outre les connaissances techniques, leur expérience, leurs manières, leurs postures, leurs comportements, leur analyse et leur réflexion et qui nous ont fait ce que nous sommes en guidant nos mains dans notre approche du malade.
Après toute une vie de pratique, avec les succès, les échecs, les épreuves et les réussites, nous avons acquis à notre tour un savoir implicite, une connaissance de l’autre, dans ses faiblesses et son mystère, qui nous rend des « transmetteurs ».
Transmettre quoi ?
d’abord l’engagement qui nous a poussé à entreprendre cette profession que l’on qualifiait alors de vocation, cette envie d’aider, de soigner, de soulager et de guérir le mal et les souffrances. Une espèce de dynamique, de curiosité intellectuelle, de désir même de se réaliser en allant vers les autres.
Ce don de soi, nous a permis de surmonter les fatigues des gardes, des astreintes répétées, des sollicitations permanentes dans la certitude de tenir l’engagement de notre orientation et les devoirs moraux que toute l’histoire de la médecine relate quelles que soient les circonstances,les dangers et l’adversité.
Transmettre donc cette disponibilité à l’autre assortie de la rigueur de mener le plus loyalement possible et quoi qu’il en coûte, les tâches que nous nous sommes imposées et que la pratique exige de nous.
La deuxième évidence de transmission que chacune d’entre nous possède comme une richesse c’est la connaissance implicite de l’altérité.
Un médecin quelle que soit sa spécialité est obligé de mener une enquête follement intrusive dans l’intimité de son patient, et si dans la vie quotidienne on tâtonne par des approches au long du temps pour connaître et rencontrer son voisin, le médecin est tenu dans un temps très court d’interroger de façon transgressive le corps, la psychisme et l’environnement de son malade. Ce faisant, il traverse les secrets les mieux gardés du moi, de la libido, de la pudeur, du sexe, de la vie affective et relationnelle pour récolter les éléments dont il a besoin pour établir ses diagnostics et fonder sa thérapeutique.
Thérapeutique qui peut être agressive, mutilante, dangereuse et parfois mortelle en cas d’accident et qu’il faut mener avec respect.
Cette interrogation du plus profond de l’être est une démarche nécessaire, mais qui oblige à beaucoup de tact et de précaution pour maintenir à la fois l’efficacité du recueil des données, mais aussi la distance opérationnelle nécessaire pour la dignité du malade.
Cette relation si singulière si personnelle est bien connue des médecins et le code de déontologie en reconnaît les trois principes irréductibles :
L’élaboration du colloque singulier précisément dans l’édification d’une relation ou une personne en danger se démet à cause de sa vulnérabilité au pouvoir d’un autre plus puissant car plus compétent.
Le secret médical également incontournable car il concerne le cœur même du mystère de la personne.
Enfin le libre choix du médecin, celui qui précisément va faire intrusion à l’occasion de la maladie dans le cœur secret de la personne.
Cela confère une grande responsabilité mais surtout une vraie expérience.
Cette expérience a été acquise tout au long d’une vie professionnelle : la connaissance des mots et des termes, des gestes d’apaisement, des représentations symboliques et des archétypes, ces guides qui sans le savoir nous ont permis d’évoluer avec délicatesse dans les grands désastres, les peurs, et les angoisses du malades qui souvent jouent leur vie.
Cette connaissance pourvu que l’on sache l’expliciter peut se transmettre c’est précisément celle que nous a transmis nos maîtres.
Le troisième élément de transmission donné par un parcours professionnel de médecin c’est le regard sur la personne.
Aucun médecin n’est rebuté par l’aspect du corps quand il souffre ou s’affaiblit, les lésions qui pour le profane peuvent paraître répugnantes ou horrifiantes, l’effondrement de la raison dans les pathologies psychiatriques, les souffrances psychiques, les démences, les maladies mortelles,les grands délabrements du corps, le sang, le pus, les sanies, la morphologie étrange, les odeurs révulsantes, l’image de la déchéance physique, de la vieillesse ou de la mort, sont familiers au médecin. Non seulement familiers, mais c’est la précisément que se développe son savoir-faire, son intérêt et sa compassion.
Les espérances dont le médecin est porteur dans ces situations de désastres, ont développé, renforcé au fil des consultations et des gardes non seulement une tolérance, mais une véritable connaissance obscure du statut biologique des êtres et un savoir faire pour aborder ces malheurs et ces misères.
Enfin, la dernière transmission implicite dont chaque médecin qui a traversé la vie professionnelle en acquérant âge et expérience est l’autorité et la responsabilité.
En dernière analyse, le médecin est seul, il est certes encadré par les bonnes pratiques, les collègues, les consultants, les experts, le schéma juridique, administratif, moral ou bien d’autres contraintes, mais il se retrouve seul devant ses décisions à porter la responsabilité de son choix.
Certes, à chaque fois cela n’engage pas de conséquences lourdes, mais de micro-décision en micro-décision prises sans presque y penser consciemment, une responsabilité, fruit de l’expérience, fruit également de ses connaissances et l’intensité de son engagement fait de chaque médecin, quelle que soit sa place ou son rang dans le système médical, une personne d’autorité puisque son domaine concerne la vie, la mort, la souffrance et cette autorité est convaincante puisque la parole du médecin peut être reçue comme vraie et authentique, étayée par sa pratique, le médecin est donc un transmetteur naturel et légitime.
Mais transmettre à qui ?
Le mode de transmission est complexe de nos jours. Le plus fréquent se réalise par l’intermédiaire des médias et en particulier des médias de l’image, la télévision en premier. Mais pas seulement elle. Le premier pédagogue dans chaque famille est le petit écran et les enfants dès leur bas âge sont soumis à des scènes répétitives qui montrent des comportements certes fantomatiques et irréels, mais si personne ne prend la peine d’expliquer, un enfant peut finir par prendre au pied de la lettre les images de la télé et donner un adulte incomplet. Je ne parle pas du flot d’images cataclysmiques déversées à chaque instant dans notre société qui affaiblisse le lien humain. Si bien que les valeurs symboliques et les référents risquent d’être amoindris si elles ne sont pas bien expliquées. Notre société dans l’ensemble si elle sait transmettre correctement les techniques et l’abstraction, ne sait pas bien transmettre les valeurs et les symboles.
Le médecin est l’un des dépositaires de valeurs et symboles.
C’est pourquoi l’un des objectifs de l’association LES TRANSMETTEURS, est de se mettre en situation de pouvoir transmettre cette connaissance à ceux qui en ont impérativement besoin.
Jean Louis BORLOO le Ministre des Affaires Sociales veut créer des emplois dans le domaine de l’aide à la personne. Nous pensons qu’en dehors des connaissances techniques des gestes et des comportements, ces nouveaux emplois, par la responsabilité qu’ils comportent, demandent d’être labellisés par des autorités naturelles, et c’est pourquoi nous avons pensé que des médecins retraités pouvaient être des référents pour transmettre les valeurs nécessaires aux pratiques de proximité.
C’est pourquoi l’une des propositions que nous faisons aujourd’hui à ceux qui le souhaiteront, serait d’être tuteur parrain patron encadrant….ou tout autre mot qui s’appliquerait pour accompagner la formation de jeunes gens qui se destinent aux métiers d’accompagnement.
Les médecins volontaires-transmetteurs qui le souhaiteraient pourraient recevoir une formation de transmetteur pour être une sorte de parrain pour les jeunes gens – souvent sans grand bagage scolaire, afin d’encadrer selon des modalités qui restent à définir ces étudiants.